Antoine-Marin Lemierre (1733-1793)
Recueil: Les Fastes (1779) - Chant 11

Voici le jour des triomphes classiques ...


 

Voici, voici le jour des triomphes classiques:
On court, on vole en foule à ces fêtes publiques;
Prenons place. Voyons sous d'équitables lois
Distribuer des prix où j'eus part autrefois.
Le long de ces gradins la jeunesse en attente,
S'agite, entre l'espoir et le doute flottante:
À ces jeux solennels le prince du sénat
Donne par sa présence un plus digne apparat;
Mais je vois déployer la liste triomphale,
J'entends nommer l'enfant que le talent signale:
Place au vainqueur, il passe, il reçoit le laurier,
Au bruit de la timbale et du clairon guerrier:
Jamais triomphateur dans la poudre olympique,
Jamais la palme au front poëte dramatique,
N'a senti le plaisir plus avant dans son coeur.
Les mains s'entrefrappant accueillent le vainqueur;
On le fête au retour et partout son nom vole;
Monté sur ce théâtre, il est au Capitole.
Qu'au sortir de ces lieux il lui tarde en chemin
De revoir ses parens, les palmes à la main !
Sa mère l'attendait, et pleine d'allégresse,
Contre son sein ému le presse avec tendresse:
Ainsi la spartiate embrassait ses enfans,
Qui des perses jadis revenaient triomphans.
Tels sont les fruits heureux des écoles publiques,
Et des esprits rivaux les combats pacifiques:

Ô puissant aiguillon de la rivalité !
Tout languit sans le feu de son activité.
Parmi tous ces enfans qu'assemblent les lycées,
Le concours des instincts échauffe les pensées;
On s'évertue, on peut ce qu'on a cru pouvoir,
Peu remportent le prix, mais tous en ont l'espoir;
La chaleur tient au nombre. Où sont-ils les poëtes,
Les orateurs formés en de froides retraites ?
Quel mortel fit son nom et se survit encor,
Qui n'ait des bancs publics pris son premier essor ?
Peuple d'adolescens applaudis à tes maîtres,
Qui d'un front moins chagrin que leurs tristes ancêtres,
Consultant avec soin tes diverses humeurs,
Dirigent à la fois ton esprit et tes moeurs;
Applaudis à ce corps qui montre dans la France
Des doctes facultés la quadruple alliance.
De ses sages leçons quels secours tu reçois !
Il te forme d'avance aux différens emplois.
Dans une même enceinte assemblé pour l'étude,
Tu prends de l'union une heureuse habitude,
Et la tendre amitié va resserrer les noeuds
Que ton coeur vierge encor forma parmi les jeux.
Près de ce jour témoin des victoires classiques,
Quelle est cette autre fête entre nos murs antiques ?
Au temple dont les tours frappant de loin nos yeux,
Semblent par leur hauteur communiquer aux cieux,
De leur auguste reine on célèbre la gloire,
Et son apothéose est remise en mémoire.

Prêtres et magistrats assemblés au saint lieu,
Du fils du grand Henri confirmez-y le voeu;
Demandez au moteur des fortunes mortelles,
Qu'il mette cet empire à l'ombre de ses ailes,
Qu'il écarte à jamais les ennemis des lois
Et les malheurs publics nés de l'erreur des rois;
Demandez dans les chefs une vertu sublime,
Et des esprits entr'eux le concert unanime;
Des ministres intacts, du peuple respectés,
Entre les souverains la foi due aux traités,
La victoire aux combats, mais sous de justes armes,
Et surtout dans l'état une paix sans alarmes.
Ciel ! à ce dernier voeu qu'au pied de cet autel,
D'un zèle si fervent j'adresse à l'immortel,
Quel affreux souvenir, quelle horreur meurtrière
Tout à coup sur ma lèvre a glacé ma prière !
La France à cette époque, ô désastre inhumain,
D'un parricide fer se déchirait le sein:
Nuits de sang ! Fanatisme ! Ah que de nos annales
S'effacent à jamais ces fureurs infernales !
Ô tige des bourbons, couvre de tes rameaux
Les cyprès épaissis autour de ces tombeaux !
Hommage à ce héros d'immortelle mémoire,
Dont un règne si juste a consacré la gloire.
Chevalier sur le trône et l'ami des humains,
Tour à tour la balance et l'épée en ses mains,
Vengeur du saint tombeau, s'il jonche l'Idumée
Des débris malheureux de sa pieuse armée,
Si, fidèle au projet que forma Godefroi,
Il déploie aux croisés l'étendard de la foi,

C'est pour tirer les siens d'une terre étrangère:
Toujours il se montra sous un grand caractère;
Sur la religion fondant tout son espoir,
Sans laisser asservir le sceptre à l'encensoir,
Il ne confondit point le culte avec le prêtre,
Et s'il pense en chrétien, né monarque, il sait l'être.
Ô Louis ! ô grand roi ! Si du séjour des cieux,
Tu daignes sur la terre encor jeter les yeux,
Tu vois sous ton saint nom, sous ton auguste image,
La France consacrer le signe du courage,
Et le guerrier vaillant le porter sur le coeur,
Comme pour indiquer le foyer de l'honneur.
L'un, pour en être orné réclame ses services:
Un autre, jeune encor, montre ses cicatrices,
Et sans avoir besoin d'écussons fastueux,
La vertu fait la tige et vaut tous les aïeux;
Jamais près du cordon même le plus illustre,
Cette marque d'honneur ne perd rien de son lustre;
Puisse-t-elle, attestant la guerrière chaleur,
Garantir la franchise autant que la valeur !
Puisse-t-elle à couvert de toute ignominie,
Des mains de la faveur n'être jamais ternie !
J'aime ces vieux romains, ces honneurs de leurs tems
Des grandes actions sacrés représentans;
Au bras d'un citoyen qu'un autre dût la vie,
Le prix était payé des mains de la patrie;
Le feuillage du chêne, en tresses façonné,
Éclatait plus que l'or sur son front couronné,
Et la marque de gloire était la preuve insigne
Que celui qu'elle ornait s'en était rendu digne.

Chêne fameux dans Rome en ces tems de bonheur,
Et depuis parmi nous encor plus en honneur,
Tant que des doux zéphyrs les propices haleines
Feront verdir ta feuille aux sables de Vincennes,
On saura que Louis, juge entre ses sujets,
Siégeait sur des gazons, ton ombrage pour dais,
Et qu'empruntant la voix des arbres de Dodone,
Tu rendais avec lui les oracles du trône.
Quel plus auguste nom que le nom de ce roi,
Nos princes, comme lui, soutiens-nés de la foi,
Pourraient-ils recevoir à leur première aurore ?
Tu le reçus, ô toi, prince si jeune encore,
Toi, nouveau Marcellus, que nos yeux satisfaits
Naguère ont vu monter sur le trône français;
Sage prématuré sous les fleurs du bel âge,
Toi qu'on a vu d'une âme égale à ton partage,
Modeste sous le dais, écarter les flatteurs,
Des faibles souverains trop adroits corrupteurs;
Et montrant tout entier le coeur qui les dédaigne,
Ouvrir par les bienfaits les beaux jours de ton règne.
Les siècles par cent ans sont en vain calculés;
Révolus pour les rois avant d'être écoulés,
Leur cours est inégal, les règnes font les âges.
Ô toi dont la vertu confirme nos présages,
Un autre ordre a paru, voici d'autres instans,
Ton règne commencé rompt la marche du tems;
Le siècle où je vivais avant son terme expire:
Cette époque éclatante a rajeuni l'empire:
Tous les coeurs t'attendaient, le passé n'est plus rien.
Le présent te couronne, et ce siècle est le tien.

Ce mois plaça ta fête auprès de ta naissance:
Cher prince, entends les voeux que fait pour toi la France;
Un mouvement plus vif anime en ce grand jour,
Les respects empressés qu'on te rend dans ta cour;
Au peuple admis sans choix tu permets que l'on ouvre
Ce magnifique éden, riche ornement du louvre;
La foule est en ces lieux: le jour fuit, et soudain
D'une estrade élevée aux portes du jardin,
Les cordes de cent luths montés par Polymnie,
Vibrent sous les archets moteurs de l'harmonie.
Peuple, faites silence, écoutez ces concerts,
Laissez-les retentir dans le calme des airs;
Dieu des bois, prends leçon de ces talens d'élite,
Les nymphes devant toi ralentiront leur fuite.
Quel bruit aux bords voisins ? Chaque éclair qui me luit
Devance, à tems égaux, le fracas qui le suit;
Mars à l'aimable paix a prêté son tonnerre;
La flamme aux mains des jeux a rassuré la terre;
Une juste allégresse éclate aux lieux chéris
Où la reconnaissance enflamme les esprits;
De nos deux derniers rois la bonté protectrice
Fit élever les murs de ce double édifice;
Celui que vous voyez sur ce rivage heureux,
Hardiment surmonté par ce dôme pompeux,
S'ouvre aux soldats blessés dans le champ du carnage,
Mutilés par la guerre, appesantis par l'âge,
Semblables à ces troncs antiques, révérés,
Sillonnés par la foudre et rendus plus sacrés.
Je ne puis contempler dans ces vastes asiles,
Ces vétérans épars traînant leurs corps débiles;

Que mon coeur attendri ne sente à leur aspect,
Une pitié profonde et qui tient du respect.
Quels différens objets, dans l'enceinte voisine,
M'offre un peuple enfantin, d'une noble origine ?
Près de l'arbre vieilli, c'est le jeune arbrisseau;
Au lieu de ces soldats courbés vers le tombeau,
C'est le guerrier naissant, une race nouvelle,
En qui déjà du sang la fierté se décèle;
C'est un brillant essaim, dont la vivacité
Contraste avec les traits de la caducité;
C'est l'espoir du pays auprès de ses victimes.
Croissez, fils généreux de pères magnanimes,
Que Pallas et les arts instruisent dans ces lieux,
Vous nés pour suivre un jour les pas de vos aïeux;
À vos jeunes élans c'est l'honneur qui préside,
Et la patrie en vous voit déjà son égide.
La fête de Louis mêle aux plaisirs bruyans
Les plaisirs de l'esprit, plus chers, plus attrayans;
Le Parnasse est ouvert dans le palais du maître.
Ministre-roi, grand homme, ô toi que l'on vit être
L'âme de cet empire et la tête et le bras,
Malheureux toutefois, malgré le long amas
Des honneurs qu'à ton nom l'Europe entière attache,
D'avoir du despotisme ensanglanté la hache;
Richelieu, c'était peu que ton art réfléchi
Eût abaissé les grands près du trône affranchi,
Que ton génie ardent, secondé du courage,
Du fils de Charles Vii eût consommé l'ouvrage,
Et que le rochelois eût vu de ses remparts,

Terrasser par tes coups l'orgueil des léopards.
De toute gloire avide en tes vastes pensées,
Tu vins fonder un temple aux muses dispersées;
Panthéon littéraire où tes soins glorieux,
De la lyre et des arts rassemblèrent les dieux;
Des faisceaux de lauriers pendent à ses colonnes,
Leurs frontons sont parés de diverses couronnes;
Sur le faîte est écrit: à l'immortalité;
Au fond du sanctuaire on lit égalité:
Là tout l'éclat du rang s'éteint près du mérite;
Qu'Ovide parmi nous en ce lieu ressuscite,
Le chevalier romain, chantre dès le berceau,
Sera fier de son luth, plus que de son anneau.
Aux soins laborieux de cet aréopage,
Fut commis par nos rois le dépôt du langage;
De fange si long-tems ce grand fleuve chargé,
Roule de tout limon aujourd'hui dégagé,
Et fixé dans son lit, mais sans borne en sa course,
Il porte au monde entier les trésors de sa source.
Érudite assemblée, arbitre des écrits,
À l'ouvrage vainqueur vous décernez un prix:
Jeune écrivain, approche en ce jour de victoire,
Reçois à tous les yeux l'or frappé pour ta gloire;
Ta première couronne attend des rejetons,
Tu vas à l'avenir ceindre encor ces festons,
Et tel cueille trois fois la palme proposée,
Qui des quarante un jour s'ouvrira l'élysée.
Je sors, et l'on m'entraîne en ces murs où ma voix
Osa chanter un jour la peinture et ses lois,

Et vint renouveler l'alliance immortelle
Entre les arts rivaux et d'Homère et d'Apelle:
Modernes Phidias, Zeuxis de notre tems,
Je vois de votre main les ouvrages récens;
Tout s'offre à moi, depuis la toile ambitieuse
Qui du temple ornera la voûte spacieuse,
Jusqu'au vélin chéri que du feu des carats,
Eglé fait enrichir pour parure à son bras.
De bustes, de portraits quel bizarre mélange !
De tableaux discordans quel assemblage étrange !
Mille divers sujets, l'un tiré du vieux tems,
L'autre de la légende, un autre des romans;
Quelques uns sont sortis du cerveau des artistes,
Objets gais pêle-mêle avec les objets tristes.
Autre confusion parmi ce peuple errant;
Je presse et suis pressé; c'est le sot, l'ignorant,
L'envieux, l'amateur. Un lourdaud du village
Est venu tout exprès travestir chaque image:
Jupiter sera pris pour le père éternel,
La troupe des amours pour les anges du ciel,
Typhon pour Gargantua, Caron pour un saint-Pierre,
Et l'arche de Noé pour le coche d'Auxerre.
Toutefois du milieu de ce peuple hébêté,
On peut voir par hazard jaillir quelque clarté.
Qui que tu sois, artiste, ou plus ou moins illustre,
Écoute l'homme instruit, écoute encor le rustre,
Les plus jeunes esprits, les esprits les plus mûrs:
Sitôt que tes tableaux ont tapissé ces murs,
C'est l'écrit publié, si peu sûr des suffrages,

C'est le vaisseau lancé qui s'attend aux orages.
Tu ne respires plus les flatteuses vapeurs
De l'encens des amis, prévenus ou trompeurs:
Ici ton propre élève est ton premier critique:
Il a parlé; sa voix devient la voix publique.
Suis ce peuple, et parmi ses discours écoutés,
Si tu heurtes souvent de dures vérités,
Hé bien, sans t'irriter d'un jugement sévère,
Laisse arriver à toi le rayon qui t'éclaire;
Fais mieux: ne vois-tu pas de quel empressement
Se porte à ce tableau la foule en mouvement !
Comme de l'enfant même il fixe l'oeil volage !
On ne peut s'arracher d'auprès de cette image.
D'où vient donc ce concours ? D'où ? De la vérité,
Et du trait naturel dans l'objet imité.
Puise dans les couleurs de semblables merveilles:
Ton art, fils du soleil, n'est point fait pour les veilles.
Lève-toi quand son char lance ses premiers feux,
C'est l'instant favorable à des travaux heureux;
Laisse tant de crayons, de pinceaux mercenaires
Multiplier les traits de tant d'hommes vulgaires:
Toi, ne peins ou du moins n'expose sous nos yeux
Que ce peu de mortels favorisés des cieux:
Fuis des sujets usés le champ toujours stérile,
Assez on nous montra la colère d'Achille,
Véturie aux genoux du fier Coriolan,
Sénèque au bain de mort, affranchi d'un tyran;
Trace d'autres objets, des actions récentes;
De Bar s'élançant nu dans les mers menaçantes,
Pour sauver un des siens prêt d'y trouver la mort,
Le liant d'un cordage et le traînant à bord;

Peins Boussard, montre en lui huit efforts héroïques,
Entasse sur son front les couronnes civiques;
Peins le czar qui s'avance entre ses assassins,
Qui confond d'un coup-d'oeil leurs perfides desseins,
Et sûr d'un ascendant invincible et suprême,
Fait enchaîner le chef par ses complices même;
Surtout montre d'Assas seul à cent pas des siens,
De nuit enveloppé d'un gros d'hanovriens,
Au moment où leur marche obscurément formée
Va surprendre sa troupe et peut-être l'armée;
Assailli de poignards: tremble, c'est fait de toi;
Si tu parles, tu meurs. D'Assas s'écrie: à moi,
Auvergne, et sous vingt coups tombe aussitôt sans vie,
Sauve-garde du camp, martyr de la patrie.
Peintre que du génie échauffent les rayons,
Où peux-tu mieux trouver matière à tes crayons ?
Que d'un si beau sujet ta Minerve s'empare,
Sache te pénétrer d'une vertu si rare;
Le premier hâte-toi d'achever des tableaux
Dont l'honneur tout entier demeure à tes pinceaux.
De la sublimité de ces illustres scènes,
Garde-toi de descendre aux images obscènes;
La gloire de ton art est d'attacher les yeux,
Ne les fais point baisser par des traits scandaleux;
Du riche corrompu ne sers point les caprices,
Quel talent ne languit dans l'air impur des vices
De l'art des Raphaëls soutiens la dignité,
Et vole sans rougir à l'immortalité.

 

 


Antoine-Marin Lemierre

 

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