Antoine-Marin Lemierre (1733-1793)
Recueil: Les Fastes (1779) - Chant 2

Quel froid a pénétré dans le sein de nos lares ?


 

Quel froid a pénétré dans le sein de nos lares ?
Ces êtres qu'on nous peint sous des formes bizarres,
Ces visages bouffis, sans corps, qui dans les airs,
De leur cuisante haleine enfantent les hivers,
Ont accouru du nord, ont partout, sur nos têtes,
Déchaîné les fureurs de leurs sourdes tempêtes;
La bise, entre nos murs, d'un souffle rigoureux,
A séché les chemins et les ruisseaux fangeux;
Le fleuve en une nuit, et d'espace en espace,
S'est couvert de glaçons voguant à la surface;
Son canal condensé par cet inerte amas,
Forme un terrain solide où j'affermis mes pas;
Et la barque et la rame, également oisives,
Abandonnent aux chars le trajet des deux rives.
C'est peu de ces objets: les hivers redoutés
Ne soufflent qu'à demi dans le sein des cités:
Tant de murs et d'abris, par leur vaste assemblage,
Des vents interceptés tempèrent le ravage !
C'est hors de toute enceinte et loin de nos remparts,
Qu'un changement de scène étonne nos regards:
Les forêts que hérisse une cîme infertile,
Les chênes ébranlés que l'aquilon mutile,
Les torrens qui, du haut des rochers et des monts,
S'arrêtent dans le vide et pendent en glaçons;
La campagne un désert, dont la lugubre enceinte
D'une morne tristesse offre partout l'empreinte;
Un étroit horison voilé par les brouillards,

Les sinistres corbeaux qui, sur la glace épars,
Percent d'un cri funèbre une atmosphère obscure,
Et semblent annoncer la mort de la nature.
Au plus fort des hivers, sous l'âpreté des vents,
La jeunesse au front gai, pour qui tout est printems,
Sous ses pieds place un fer, et de sa lame agile
Sillonne des étangs la surface immobile;
Sur cette triste arène elle amène les ris,
Comme dans les beaux jours sur les gazons fleuris,
Par cent divers détours, jeux légers du caprice,
On se croise, on se fuit sur la glissante lice;
L'un tout prêt à tomber, de son bras étendu,
Regagne en un clin d'oeil l'équilibre perdu;
Un autre dans son cours sur la glace infidelle,
S'arrête tout-à-coup, se débat et chancelle:
Il tombe; chacun rit, ses compagnons joyeux,
Le malin spectateur, et lui-même avec eux.
Comme on vit au sortir de sa grotte profonde
Cette divinité, fille et reine de l'onde,
Sur un trône de nacre, un voile dans les airs,
Effleurer, en courant, les espaces des mers;
Telle on voit dans nos murs quelque jeune Euphrosine,
Dans un traîneau galant s'hiverner sous l'hermine;
D'un agile coursier les jarrets élancés
L'emportent sur le bord de nos ruisseaux glacés:
La machine est sans roue en forme de chaloupe;
Un pavillon léger y flotte sur la poupe,
Et l'oeil qui l'aperçoit dans son cours fugitif,
Doute s'il voit un char, ou s'il voit un esquif.

Laissons ces passe-tems ou russes ou sarmates,
Ce sont d'autres plaisirs auprès de nos pénates;
Le chêne qui s'embrâse en nos foyers brûlans,
Anime nos réduits par ses feux pétillans;
La flamme hospitalière aux amis de l'étude,
A laissé la retraite et non la solitude;
Le mobile rempart qu'inventa le chinois,
Près de nous pour abri déployé sous nos toits,
Interdisant au froid l'accès de nos asiles,
En écarte des vents les atteintes subtiles,
D'autres dépôts de feux par d'utiles conduits
Transmettent la chaleur de réduits en réduits,
Et laissant ignorer la plus âpre froidure,
Forment une autre zône et changent la nature.
La martre naît pour nous dans le fond des déserts,
L'homme sous sa dépouille affronte les hivers;
Aux lacs helvétiens les grèbes chaleureuses
Se couvrent de duvet pour nos beautés frileuses.
Le jour triste au dehors est beau sous nos lambris;
La pompe manque aux cieux, mais elle est dans Paris.
Euterpe, Melpomène et la muse folâtre
Attirent tour-à-tour à leur brillant théâtre,
L'élite de la ville et cent jeunes objets
Dont un galant panache embellit les attraits.
Tels qu'au mur d'un jardin l'arbre en fleur qu'on palisse,
Mille appas, les uns vrais, les autres d'artifice,
Brillent de loge en loge avec grâce alignés;
Par un oeil curieux tous ces objets lorgnés,
Et même à leur insu rapprochés par un verre,
Montent au paradis, descendent au parterre,
Partagent nos regards avec l'éclat des jeux,

Et charment les langueurs d'un entr'acte ennuyeux.
Au drapeau des hivers les plaisirs se rallient:
Les cercles, les banquets, les jeux se multiplient:
Paris en est la scène et l'hiver la moisson;
Du mortel opulent l'hiver est la saison,
Quand tout est dépouillé par les autans en guerre,
Il paraît s'enrichir des pertes de la terre:
Tout est mort ou languit, et lui seul est vivant.
Ô contraste ! ô destin ! à sa porte souvent
Un mortel malheureux, né sous de durs auspices,
Par un mur seulement séparé des délices,
Surchargé des besoins qu'apportent les hivers,
Sous de fragiles toits à la bise entr'ouverts,
Ignoré, sans secours, languit, périt peut-être:
Dieu, maître des saisons, pourquoi l'as-tu fait naître ?
Pardonne ce reproche à son affreux danger;
C'est t'implorer pour lui, plus que t'interroger.
Quand, par l'humide albâtre étendu sur la terre,
Les germes sont sauvés du froid qui la resserre,
Sur sa triste surface elle a donc des enfans
Exposés presque nus à la rigueur du tems ?
Quoi ! Lorsque des hivers la violence utile
Vient détruire en nos champs l'insensible reptile,
L'homme va-t-il périr sous les mêmes glaçons,
Avec le vil insecte ennemi des moissons ?
L'indigent voyageur frappé par la froidure,
Aux corbeaux sur sa route a servi de pâture;
Le laboureur lui-même, esclave des travaux,
De la herse, du van, du soc et de la faux,
À peine dans la nuit peut fermer la paupière,

Tant le souffle des vents ébranle sa chaumière;
Sur la terre contr'eux il n'a qu'un frêle abri;
Celui qui la cultive à peine en est nourri;
De son front jaunissant la sueur méprisée,
Est le premier engrais qui l'a fertilisée;
Et ce n'est qu'en souffrant qu'il arrive au trépas,
Tributaire du riche et bienfaiteur d'ingrats.
Puisse aux chefs des cités ma voix se faire entendre !
Dans le cours que ma muse osa seule entreprendre
Je te rencontre, Antoine, au milieu des hivers;
Reçois, ô mon patron, l'hommage de mes vers !
Habitant des rochers, et transfuge du monde,
Laisse-moi pénétrer ta retraite profonde.
L'esprit toujours rempli des objets les plus saints,
Tu fuis dans les déserts les profanes humains;
Aux solitaires lieux, comme toi je médite,
Et le poëte ainsi tient aux moeurs de l'ermite.
Mais sur d'humbles vertus constamment appuyé,
Tu fuis loin des mortels pour en être oublié;
D'aucunes vanités ton coeur ne s'inquiète;
Moi par ambition je cherche la retraite;
La solitude échauffe un enfant d'Apollon,
Du calme autour de moi, mais du bruit pour mon nom.
Le temps coule, et malgré les ravages d'éole,
Du creux qu'elle habitait l'alouette s'envole;
Par la nature instruit sur la marche du tems,
L'oiseau donne aux humains des avis importans:
Le jour, sous les frimats que l'hiver accumule,
Tenant des nuits encor, n'est qu'un long crépuscule;
L'alouette pourtant, hors de son nid pierreux,

Annonce par son vol un ciel moins rigoureux;
Elle avertit déjà que le soleil remonte,
Et qu'il va prolonger les momens qu'il nous compte.
Insensibles clartés, faibles accroissemens,
Le mouvement subsiste et les ressorts sont lents.
La nature, agissant dans le long cours des âges,
En montrant les progrès dérobe les passages;
Tout se forme en silence et sous la main du tems;
Les îles et les lacs, les dunes, les volcans,
L'étincelant caillou qui durcit vers Golconde,
Le grain que la culture et prépare et féconde;
Par nuance, ô mortels ! Vous croissez, décroissez;
Les siècles sont l'amas des momens entassés.
Ainsi l'esprit humain dans ses progrès pénibles,
N'arrive aux vérités qu'à pas imperceptibles:
La lumière des arts aujourd'hui rassemblés,
N'était qu'une aube obscure en des tems reculés.
Ainsi sous le héros que ce mois nous présente,
La science parut, mais faible et languissante;
Français, tu vis fonder les écoles des arts,
Par le fier destructeur du pays des lombards;
Charlemagne, vainqueur des hordes germaniques
Des sources du Danube aux rivages baltiques,
Étendant ses états et son nom redouté,
Au trône d'occident, comme Auguste monté,
Sentit, pour expier les fureurs de la guerre,
Qu'il devait être encor l'oracle de la terre.
La plume du romain qui vainquit les gaulois,
N'enseignait que la guerre en traçant ses exploits;
La plume du héros dont la France s'honore,
Quoique moins éloquente, est plus fameuse encore;

Elle a tracé ces lois, ces précieux statuts,
Éternel fondement de l'ordre et des vertus.
Ô volonté publique ! ô lois ! Sublime ouvrage !
Ô du bonheur de tous infaillible et saint gage !
L'homme au plus bas des rangs, les rois sur la hauteur,
Tout doit vous obéir, jusqu'au législateur.
Le soleil en touchant le seuil d'un nouveau signe,
Ouvre en l'honneur des lois le jour le plus insigne.
Terre, admire en silence, admire et confonds-toi,
Le genou du très-haut fléchit devant la loi;
Une juive sans tache a suivi l'humble exemple
De s'exiler un tems de l'enceinte du temple:
Que craignais-tu d'entrer dans cet auguste lieu,
Toi dont le sein d'avance est le temple d'un dieu ?
Les mères parmi nous, sous de nouveaux usages,
De l'hymen en tout tems offrent à Dieu les gages;
Tendre enfant, tu vas croître: ah ! Sitôt que ton coeur
Pourra du sentiment connaître la douceur,
Retourne à ton berceau, retourne à ta naissance;
Là, contemple ta mère, après que la souffrance
A déchiré son sein, ce sein qui t'a porté.
Du ciel à peine a-t-elle obtenu la santé,
Des forces qu'il lui rend, vois le premier usage;
Elle vient aux autels consacrer ton jeune âge:
Entends ses voeux ardens, et vois-la s'enfoncer
Dans un sombre avenir qu'elle cherche à percer:
Combien elle voudrait, dans l'amour qui la presse,

Tourner ta destinée au gré de sa tendresse:
Qu'il soit heureux, dit-elle, et qu'il soit vertueux;
Que pourrais-tu toi-même ajouter à ses voeux ?
Sois touché de ses soins, n'oublie en aucun âge,
Quels respects tu lui dois, combien son voeu t'engage.
Un jour tu seras père, et ton coeur attendri
Fera les mêmes voeux pour un enfant chéri.
Commence donc toi-même à dissiper les craintes
Dont ta mère a pour toi ressenti les atteintes:
Objet de tous ses soins, ah ! Cruel ! Pour retour,
N'afflige point son coeur, et ressens son amour;
D'un fils respectueux montre-lui la tendresse,
Pour en mériter un l'appui de ta vieillesse.

 

 


Antoine-Marin Lemierre

 

03antoine marin lemierre