Antoine-Marin Lemierre (1733-1793)
Recueil: Les Fastes (1779) - Chant 14

Cour des rois, élément plus mobile que l'onde ...


 

Cour des rois, élément plus mobile que l'onde,
Lieu d'où celui qui règne est en spectacle au monde;
Foyer d'ambition et de grands intérêts,
De rois à souverains, de sujets à sujets;
D'où partent tour à tour et la paix et la guerre,
Et les divers traités et le sort de la terre;
Ah ! Combien ton tableau, brillant, mais circonscrit,
Diffère du tableau que le commerce offrit !
Las du même horizon, l'homme dans son audace,
Parcourait et la terre et la mer qui l'embrasse;
Il eût voulu franchir un espace nouveau:
L'homme ici, sans quitter l'enceinte d'un château,
Avide des honneurs, objets de sa poursuite,
Esclave de ses voeux, sans relâche s'agite,
Et fait autant de pas à promener ses fers
Dans les murs d'un palais, qu'à courir l'univers.
Comme l'astre éclatant dont le ciel est l'empire,
S'environne en son cours des sphères qu'il attire,
Ainsi le demi-dieu qui règne sous le dais,
Rassemble autour de lui ses plus nobles sujets;
Centre de mouvement, de vie et de lumière,
Lui seul donne à sa cour l'impulsion première:
Des appuis qu'on y cherche universel appui,
Tout annonce le prince en ces murs pleins de lui;
Sous les armes partout cette garde assidue,
Au dedans, au dehors nuit et jour répandue,
La pompe du palais, cet éternel concours,

Ces corps de légions, ces tentes, ces tambours,
Ces premiers courtisans si grands par leur fortune,
Ces députés des rois et plusieurs cours dans une,
L'empressement commun dont lui seul est l'objet,
Par respect devant lui tout un monde muet;
À différens degrés tout ce qui l'environne,
Tout ce que son service attache à sa personne,
Son cortége, sa suite esclave avec orgueil,
Et dont il fait le sort d'un mot ou d'un coup d'oeil.
Parmi tous ces honneurs rendus au diadême,
L'étiquette hautaine asservit le roi même;
Elle règne à la cour, elle tient dans ces lieux,
La place du destin qui commandait aux dieux:
Vous qui par le pouvoir paraissez leurs images,
Assiégés de respects et fatigués d'hommages,
Combien de fois l'orgueil cédant lui-même en vous,
Au desir d'être libre, à de plus simples goûts,
Avez-vous envié le charme solitaire
D'une existence obscure et d'un poste vulgaire,
Et si l'auguste emploi de rendre un peuple heureux,
N'allégeait des honneurs cet amas onéreux,
Pourriez-vous supporter la dignité cruelle
Dont la loi vous impose une gêne éternelle,
La foule de témoins qui vous prend au réveil,
Et vous poursuit le soir dans les bras du sommeil ?
Pourriez-vous soutenir l'ennui des révérences,
Des contrats à signer, des vaines bienséances,
Et de tous les égards qu'il vous faut essuyer
De tant de serviteurs importuns par quartier ?

Remi, qui sur Clovis versa l'eau du baptême,
Et de ce roi dans Reims bénit le diadême,
Des chrétiens à l'autel reçoit déjà les voeux,
Et dans le même instant où son retour fâcheux
Remet dans les liens des écoles publiques
La jeunesse arrachée aux loisirs domestiques,
Le prince avec les siens, ministres, favoris,
Vole aux murs qu'autrefois le second des Henris
Bâtit parmi ces rocs, dont le sombre assemblage
Présente la nature en sa beauté sauvage.
Partout sont enlacés dans un château fameux,
Les chiffres de ce roi galant et valeureux,
Qui des ronces du tems et de la barbarie
Vint dégager des arts la tige refleurie;
Qui, signalant la foi gardée à ses dépens,
Transmit aux souverains des exemples frappans,
Et montra le premier combien la politique
Cédait à la vertu dans une âme héroïque.
Nos rois en ce palais marqué d'un si beau nom,
De l'état avec eux transportent le timon,
Et surtout dans ce lieu la fortune en silence
Désigne les jouets de sa fière inconstance;
Sur l'heureux abattu par un revers soudain,
La foudre, sans gronder, tombe d'un ciel serein.
N'ai-je pas vu le cerf dans la forêt prochaine,
Traverser un sentier et courir hors d'haleine ?
Il passe, c'est l'éclair: dans le bois, hors du bois,
Je vois tout l'appareil qui suit les pas des rois:
L'écho répète au loin le son fier de la trompe,

Et je retrouve ici la chasse dans sa pompe.
Qu'un autre de son luth confonde les accords
Dans le bruit aigre et dur des meutes et des cors,
Je n'irai point, épris d'une ardeur meurtrière,
Haleter follement à travers la poussière,
Suivre dans ces loisirs, ou plutôt ces travaux,
Ces chasseurs tout penchés sur le cou des chevaux,
Et sans titre d'honneur, sans droit à la fatigue,
Voir succomber le cerf sous la commune ligue,
Et compter, lorsqu'il meurt, les larmes que ses yeux
Aux forêts qu'il aimait adressent pour adieux.
Hôte de l'Hélicon et nourri sur sa cime,
Je n'aime loin du bruit qu'à poursuivre la rime,
Qui rend au bout des vers le dernier son des mots,
Et qui dut en ces bois naître soeur des échos.
Non qu'ici d'un esprit à la chasse contraire,
Et des plaisirs des rois détracteur téméraire,
Je fronde un exercice utile en tous les tems,
La subsistance encor de vingt peuples errans,
Sans qui des animaux l'indestructible race
Dévorerait la terre, en couvrirait la face,
Et disputant à l'homme un domaine si beau,
Au lieu d'être sa proie, eût été son fléau.
La chasse est un systême, un exercice antique,
Fondé sur la nature et sur la politique;
La loi qui, protégeant les partages certains,
Maintient chaque seigneur dans le droit des terrains,
Lui soumet et la proie errante à leur surface,
Et le vol de l'oiseau dans l'air qui les embrasse.
La déesse des bois corrige dans nos jours,

Par ces pénibles jeux la mollesse des cours;
Ce plaisir salutaire appartient au jeune âge,
Il ajoute à la force, il nourrit le courage,
Et la Grèce autrefois vit plus d'un demi-dieu
À la lance de Mars s'essayer par l'épieu:
Mais ces jeux turbulens, mais cette utile guerre,
Livrée aux animaux servait l'homme et la terre;
Dans le fond des forêts la course des héros,
D'une contrée entière assurait le repos;
Hippolyte poussé d'une ardeur indiscrète,
Ravagea-t-il jamais les campagnes de Crète ?
Prit-on pour lui le soin funeste au possesseur,
De rassembler la proie au devant du chasseur ?
Pour mettre entre ses mains un butin plus facile,
On ne dévastait point une plaine fertile;
L'homme, pour l'intérêt de ce plaisir hautain,
N'étendait point sur l'homme une verge d'airain;
Et les mortels courbés sous les travaux champêtres,
Ne versaient point de pleurs pour les jeux de leurs maîtres.
Le jour s'est abaissé, la cabane noircit,
Et des palais pompeux le faîte s'obscurcit;
On a quitté les bois pour les jeux du théâtre:
À ce mot qui révolte un zèle opiniâtre,
Je vois dans leur vertu des sages retranchés,
Froncer pieusement leurs sourcils rapprochés;
Le théâtre est toujours un champ qui les effraie,
Leur oeil ne veut y voir que sa première ivraie,
Et les fruits les plus sains dans leur maturité,
Sont demeurés suspects à leur austérité:
Vaine prévention et scrupule frivole !

Rois, la scène tragique est surtout votre école.
Britannicus vous montre à chasser les flatteurs,
Phèdre à vous défier des vils accusateurs,
Didon à respecter, fût-ce à vos périls même,
Dans un prince ennemi les droits du diadême,
Vendôme à se dompter, Othon à gouverner,
Sertorius à vaincre, Auguste à pardonner;
Alphonse et Venceslas à sentir la nature,
Cornélie à venger noblement une injure,
Mérope à secourir le mortel gémissant,
Artaxerce à frémir de perdre un innocent,
Et l'impie Athalie, en tombant dans l'abîme,
À craindre sur le trône un dieu vengeur du crime.
De la cour, de ces lieux de splendeur éclatans,
Où me vois-je entraîner par la course du tems !
Je vous salue, enceinte auguste et révérée,
Et non moins à la mort qu'à Denis consacrée,
Temple que Dagobert construisit autrefois,
Monument redouté, dernier séjour des rois:
C'est parmi ces tombeaux habités par leur race,
Que de leur vivant même ont vu marquer leur place,
Ces potentats si fiers de tenir dans leurs mains
Les rênes de l'empire et le sort des humains.
Pour mieux représenter leurs grandeurs abattues,
L'artiste sur le marbre a couché leurs statues,
N'osant montrer debout ces victimes du tems,
Et redonner aux morts le maintien des vivans.
C'est là qu'on vit cent rois dans la tombe descendre:
On n'y saurait marcher qu'en y foulant leur cendre,
Et les princes éteints dans ce séjour de mort,
Sont peuple par le nombre autant que par le sort.

Tu plaças dans ce temple, ô vertu souveraine !
L'urne de Duguesclin et l'urne de Turenne;
Tous deux ont mérité par leurs rares exploits,
De mêler leur poussière aux dépouilles des rois;
Et la place honorable où leur cendre repose,
Au milieu des tombeaux leur sert d'apothéose.
Quel est cet autre enclos qui m'annonce au dehors
Le silence du lieu dont à peine je sors !
Ces vierges du carmel, ces recluses ferventes,
Presqu'en d'autres tombeaux se renferment vivantes !
Ce cloître, hélas ! Ce champ de ronces hérissé,
Des pas de Rupelmonde était encor froissé,
Lorsqu'un plus grand exemple, ô prodige ! ô surprise !
Ciel ! La fille d'un roi ! Qu'ai-je dit ? C'est Louise,
C'est le nom qui lui reste en son humble séjour,
Tout ce qu'elle a quitté par choix et sans retour !
Un cortége nombreux, pour des murs solitaires,
De somptueux banquets, pour des jeûnes austères,
Pour des nattes de joncs, pour les plus durs chevets,
Des lits les plus pompeux l'ouatte ou les duvets;
Les plus riches atours, pour le voile et la bure,
Tout l'éclat de son sort, pour une vie obscure,
Fuir sa famille auguste et les plaisirs permis,
Faire voeu d'obéir, quand tout lui fut soumis;
Au lieu des courtisans empressés à lui plaire,
Ne chercher que la voix qui tonne dans la chaire,
Et se précipiter par un effort nouveau,
Du monde en un exil, du trône en un tombeau.
Ô Louise ! Miroir d'humilité profonde,
Veuve de tes grandeurs, morte à toi comme au monde,

Permets de regretter, dans tes autres vertus,
Les exemples puissans que la cour a perdus.
Tu n'as vu que le ciel, et tout passe sans doute;
Mais vers le ciel enfin n'est-il point d'autre route ?
Qui fait le bien qu'il peut, sans en être orgueilleux,
Et tarit en secret les pleurs du malheureux,
Qui sait vivre en autrui meurt assez à lui-même:
Sans s'armer contre soi d'une rigueur extrême,
Celui qui domptera les viles passions,
N'entrera-t-il donc point aux saintes régions,
Avec ceux qu'on a vu déserteurs des délices,
S'abreuver d'amertume et porter les cilices ?
Des fleurs dont nous parons leur temple et leur tombeau,
L'église en ce grand jour ne fait plus qu'un faisceau.
Le ciel s'ouvre: je vois les justes et les anges,
Autour de l'éternel innombrables phalanges,
Ces peuples d'immortels pour qui le tems n'est plus,
Possesseurs d'un éden dont l'impie est exclus.
Toi qui viens m'arracher l'espoir où je me fonde,
L'espoir qui me soutient sur l'océan du monde;
Toi dont l'affreux systême, en limitant mon sort,
M'ouvre au bout du voyage un gouffre au lieu d'un port,
Sois d'accord avec toi, Lucrèce: quoi ! Faux sage,
Jaloux de te survivre au moins dans ton ouvrage,
Par ton propre desir n'es-tu pas démenti ?
Un nom toujours vivant, et l'homme anéanti !
Quoi ! Sur cette durée où tu fondes ta gloire,
Toi-même as moins de droits que n'en a ta mémoire !
Connais mieux les destins où l'homme est appelé,

L'éternel dans les cieux ne s'est point isolé;
Invisible à la fois et présent dans l'espace,
Hors de nous et dans nous, l'univers est sa place.
Non, la main de Dieu même à l'homme, en le créant,
N'imprima point en vain cette horreur du néant;
Je nais avec ce voeu d'un immortel partage,
Et si je l'ai conçu, l'idée en est un gage.
Mais si Dieu m'associe à sa divinité,
S'il m'approche de lui par l'immortalité,
Pour monter d'un plein vol à la sphère des anges,
Combien peu de la terre ont secoué les fanges !
Entendez-vous ces sons mornes et répétés,
Retentissans autour de nos toits attristés,
De cent cloches dans l'air le timbre monotone,
Qui si lugubrement sur nos têtes résonne,
Avertit les mortels rappelés à leur fin,
D'implorer pour les morts un tranquille destin,
D'apprécier la vie ouverte à tant de peines,
De ne point consumer en mutuelles haines
Ce fragile tissu de momens limités,
Qu'aux humains fugitifs la nature a comptés.
Quels enclos sont ouverts ! Quelles étroites places
Occupe entre ces murs la poussière des races !
C'est dans ces lieux d'oubli, c'est parmi ces tombeaux
Que le tems et la mort viennent croiser leurs faux.
Que de morts entassés et pressés sous la terre !
Le nombre ici n'est rien, la foule est solitaire.
Qui peut voir sans effroi ces couches d'ossemens,
Tous ces débris de l'homme, abandonnés aux vents !

Ah ! Si du sort commun que ce lieu nous retrace,
Le spectacle fatal nous saisit et nous glace,
Qu'un retour plus cruel sur les pertes du coeur
Éveille en nous de peine et répand de douleur !
L'époux pleure à genoux un objet plein de charmes,
Sur un frère chéri la soeur verse des larmes,
La mère pleure un fils frappé dans son printems,
Et sur qui reposait l'espoir de ses vieux ans.
Pour vous qui les versez ces pleurs sont chers encore,
De vos gémissemens l'humanité s'honore;
Mais ceux que vous pleurez ont subi leur arrêt,
Leur sort fut de mourir, et le jour n'est qu'un prêt.
Qu'est-ce que chaque race ? Une ombre après une ombre;
Nous vivons un moment sur des siècles sans nombre,
Nos tristes souvenirs vont s'éteindre avec nous:
Une autre vie, ô tems, se dérobe à tes coups.
Mortel, jusques aux cieux élève ta prière,
Demande au tout-puissant, non pas que la poussière
Qu'on jette sur ces morts soit légère à leurs os;
Ce n'est point là que l'homme a besoin de repos;
Et l'âme qui du corps a dépouillé l'argile,
Cherche au sein de Dieu même un éternel asile.

 

 


Antoine-Marin Lemierre

 

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