Pétrarque (1304-1374)
Recueil : Sonnets et Canzones - Pendant la vie de Madame Laure
Traductions, commentaires et numérotations de Francisque Reynard (1883)

Pendant la vie de Laure - Sonnets 171 à 180


 

(227/366) - Sonnet 171 : Il envie le sort de la brise qui souffle, et du fleuve qui parcourt le pays habité par Laure.
(228/366) - Sonnet 172 : Laure a pris racine dans son cœur ; elle y croît et il la porte partout avec lui.
(229/366) - Sonnet 173 : Bien qu’en proie à toutes sortes d’angoisses, il pense être le plus heureux des hommes.
(230/366) - Sonnet 174 : Triste parce qu’il était loin d’elle, il se réconforte en la revoyant et revient à la vie.
(231/366) - Sonnet 175 : Il craint que la maladie d’yeux de Laure ne le prive de leur vue.
(233/366) - Sonnet 176 : Il se réjouit de souffrir aux yeux le même mal dont Laure est guérie.
(234/366) - Sonnet 177 : Ne trouvant pas de consolation en lui-même, ni dans la solitude, il la cherche parmi les hommes.
(235/366) - Sonnet 178 : Il sait bien qu’il l’ennuie à la regarder sans cesse, mais il s’en excuse en rejetant la faute sur Amour.
(236/366) - Sonnet 179 : Puisque Amour est cause de ses fautes, il le prie de faire que Laure le comprenne et les lui pardonne.
(238/366) - Sonnet 180 : Il est pris de jalousie en voyant quelqu’un embrasser Laure sur le front et sur les yeux.

 

Sonnet 171

Il envie le sort de la brise qui souffle, et du fleuve qui parcourt le pays habité par Laure.


Aura che quelle chiome bionde et crespe
cercondi et movi, et se' mossa da loro,
soavemente, et spargi quel dolce oro,
et poi 'l raccogli, e 'n bei nodi il rincrespe,

tu stai nelli occhi ond'amorose vespe
mi pungon sí, che 'nfin qua il sento et ploro,
et vacillando cerco il mio thesoro,
come animal che spesso adombre e 'ncespe:

ch'or me 'l par ritrovar, et or m'accorgo
ch'i' ne son lunge, or mi sollievo or caggio,
ch'or quel ch'i' bramo, or quel ch'è vero scorgo.

Aër felice, col bel vivo raggio
rimanti; et tu corrente et chiaro gorgo,
ché non poss'io cangiar teco vïaggio ?


Brise qui enveloppes et agites ses cheveux blonds et crespelés, et qui es doucement agitée par eux ; qui éparpilles ce doux or, puis le rassembles et le tords en nœuds gracieux,

Tu te tiens dans les yeux dont les amoureux aiguillons me poignent si fort, que je le ressens jusqu’ici et que j’en pleure ; et, vacillant, je cherche mon trésor, comme un animal qui, souvent, prend ombrage et trébuche.

Car tantôt il me semble le retrouver, et tantôt je m’aperçois que j’en suis loin ; tantôt je m’élève, tantôt je retombe ; car tantôt je vois ce que je désire et tantôt ce qui est réel.

Air bienheureux, reste avec le beau rayon vivant. Et toi, courant et clair ruisseau, que ne puis-je changer de cours avec toi !


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Sonnet 172

Laure a pris racine dans son cœur ; elle y croît et il la porte partout avec lui.


Amor co la man dextra il lato manco
m'aperse, e piantòvi entro in mezzo 'l core
un lauro verde, sí che di colore
ogni smeraldo avria ben vinto et stanco.

Vomer di pena, con sospir' del fianco,
e 'l piover giú dalli occhi un dolce humore
l'addornâr sì, ch'al ciel n'andò l'odore,
qual non so già se d'altre frondi unquanco.

Fama, Honor et Vertute et Leggiadria,
casta bellezza in habito celeste
son le radici de la nobil pianta.

Tal la mi trovo al petto, ove ch'i' sia,
felice incarco; et con preghiere honeste
l'adoro e 'nchino come cosa santa.


Amour de sa main droite m’ouvrit le flanc gauche, et il y planta au beau milieu du cœur un laurier si vert, que sa couleur aurait bien vaincu et effacé toute émeraude.

Le soc de ma plume, ainsi que les soupirs de mon flanc, et la douce rosée qui pleuvait de mes yeux, l’embellirent tellement, que l’odeur en parvint jusqu’au ciel, et je ne sais si l’odeur d’autres feuillages y est jamais parvenue.

La renommée, l’honneur, la vertu et la grâce, la beauté chaste en un maintien céleste, sont les racines de la noble plante.

Telle je la trouve en mon sein, où que je sois ; heureux fardeau, qu’avec de pieuses prières j’adore comme une chose sainte, et devant lequel je m’incline.


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Sonnet 173

Bien qu’en proie à toutes sortes d’angoisses, il pense être le plus heureux des hommes.


Cantai, or piango, et non men di dolcezza
del pianger prendo che del canto presi,
ch'a la cagion, non a l'effetto, intesi
son i miei sensi vaghi pur d'altezza.

Indi et mansüetudine et durezza
et atti feri, et humili et cortesi,
porto egualmente, né me gravan pesi,
né l'arme mie punta di sdegni spezza.

Tengan dunque ver' me l'usato stile
Amor, madonna, il mondo et mia fortuna,
ch'i'non penso esser mai se non felice.

Viva o mora o languisca, un piú gentile
stato del mio non è sotto la luna,
sí dolce è del mio amaro la radice.


J’ai chanté ; maintenant je pleure, et je n’éprouve pas moins de douceur à pleurer, que j’en ai éprouvé à chanter ; car mes sens, épris seulement de grandeur, ne prêtent attention qu’à la cause et non à l’effet.

De là vient que mansuétude et dureté, traitements cruels, favorables ou courtois, je supporte tout également, et qu’aucun fardeau ne me pèse ; de même que les coups de l’indignation ne peuvent briser mes armes.

Donc, qu’agissent envers moi suivant leur habitude, Amour, ma Dame, le monde et ma fortune, car je ne crois pas être jamais autre chose sinon heureux.

Que je brûle, que je meure ou que je languisse, il n’est pas sous la lune de plus noble état que le mien, si douce est la racine de mon amertume.


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Sonnet 174

Triste parce qu’il était loin d’elle, il se réconforte en la revoyant et revient à la vie.


I' piansi, or canto, ché 'l celeste lume
quel vivo sole alli occhi miei non cela,
nel qual honesto Amor chiaro revela
sua dolce forza et suo santo costume;

onde e' suol trar di lagrime tal fiume,
per accorciar del mio viver la tela,
che non pur ponte o guado o remi o vela,
ma scampar non potienmi ale né piume.

Sí profondo era et di sí larga vena
il pianger mio et sí lunge la riva,
ch'i' v'aggiungeva col penser a pena.

Non lauro o palma, ma tranquilla oliva
Pietà mi manda, e 'l tempo rasserena,
e 'l pianto asciuga, et vuol anchor ch'i' viva.


J’ai pleuré ; maintenant je chante ; car ce vivant Soleil ne cèle plus à mes yeux la céleste lumière où le chaste Amour révèle clairement sa douce force et sa sainte coutume.

C’est de là qu’il tire d’habitude un tel fleuve de larmes pour accourcir la trame de ma vie, que non seulement ni pont, ni gué, ni rames, ni voile, mais ni ailes, ni plumes, ne me peuvent sauver.

Mes pleurs étaient si profonds, et provenaient d’une si abondante veine, et si loin était la rive, qu’à peine y atteignais-je avec la pensée.

Ce n’est pas un laurier ou une palme, mais un placide olivier que la pitié m’envoie ; et elle rassérène le temps, et elle essuie mes pleurs, et elle veut que je vive encore.


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Sonnet 175

Il craint que la maladie d’yeux de Laure ne le prive de leur vue.


I' mi vivea di mia sorte contento,
senza lagrime et senza invidia alcuna,
che, s'altro amante à piú destra fortuna,
mille piacer' non vaglion un tormento.

Or quei belli occhi ond'io mai non mi pento
de le mie pene, et men non ne voglio una,
tal nebbia copre, sí gravosa et bruna,
che 'l sol de la mia vita à quasi spento.

O Natura, pietosa et fera madre,
onde tal possa et sí contrarie voglie
di far cose et disfar tanto leggiadre?

D'un vivo fonte ogni poder s'accoglie:
ma Tu come 'l consenti, o sommo Padre,
che del Tuo caro dono altri ne spoglie ?


Je vivais content de mon sort, sans larmes et sans aucune envie ; car si un autre amant a plus heureuse fortune, mille plaisirs ne compensent pas un tourment.

Or, ces beaux yeux, qui font que jamais je ne regrette mes peines que je ne voudrais pas diminuer d’une seule, se sont couverts d’un nuage si lourd et si épais, que le Soleil de ma vie est quasi éteint.

Ô Nature, pieuse et cruelle mère, d’où te vient un tel pouvoir et des volontés si contraires, que tu fasses et défasses des choses si charmantes ?

Toute puissance dérive d’une source vive. Mais toi souverain Père, comment souffres-tu qu’un autre pouvoir nous dépouille du don si précieux que tu nous as fait ?


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Sonnet 176

Il se réjouit de souffrir aux yeux le même mal dont Laure est guérie.


Qual ventura mi fu, quando da l'uno
de' duo i piú belli occhi che mai furo,
mirandol di dolor turbato et scuro,
mosse vertú che fe' 'l mio infermo et bruno!

Send'io tornato a solver il digiuno
di veder lei che sola al mondo curo,
fummi il Ciel et Amor men che mai duro,
se tutte altre mie gratie inseme aduno:

ché dal dextr'occhio, anzi dal dextro sole,
de la mia donna al mio dextr'occhio venne
il mal che mi diletta, et non mi dole;

et pur com'intellecto avesse et penne,
passò quasi una stella che 'n ciel vole;
et Natura et Pietate il corso tenne.


Quelle fortune ce me fut, quand de l’un des deux plus beaux yeux qui furent jamais, et que je voyais troublé et obscurci par la douleur, s’échappa une vertu qui rendit le mien malade et assombri ?

Étant retourné pour rompre mon jeûne et pour voir celle dont seule au monde j’ai souci, le ciel et Amour me furent moins durs que jamais, quand même je rassemblerais toutes les autres faveurs que j’en ai reçues.

Car de l’œil droit, ou plutôt du soleil droit de ma Dame, m’est venu à l’œil droit le mal qui me réjouit loin de m’affliger.

Il est venu comme s’il avait eu de l’intelligence et des ailes, et quasi semblable à une étoile qui vole dans le ciel ; et la nature et la pitié ont dirigé son cours.


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Sonnet 177

Ne trouvant pas de consolation en lui-même, ni dans la solitude, il la cherche parmi les hommes.


O cameretta che già fosti un porto
a le gravi tempeste mie diürne,
fonte se' or di lagrime nocturne,
che 'l dí celate per vergogna porto.

O letticciuol che requie eri et conforto
in tanti affanni, di che dogliose urne
ti bagna Amor, con quelle mani eburne,
solo ver 'me crudeli a sí gran torto!

Né pur il mio secreto e 'l mio riposo
fuggo, ma piú me stesso e 'l mio pensero,
che, seguendol, talor levommi a volo;

e 'l vulgo a me nemico et odïoso
(ch 'l pensò mai ?) per mio refugio chero:
tal paura ò di ritrovarmi solo.


Ô chambrette, qui déjà a été un port pour mes graves tempêtes diurnes, tu es maintenant la fontaine de mes larmes nocturnes que, le jour, je tiens cachées par vergogne.

Ô petit lit, qui étais mon repos et mon confort en de telles angoisses, de quelles urnes douloureuses Amour t’arrose-t-il avec ces mains d’ivoire, si injustement cruelles envers moi seul ?

Et ce n’est pas seulement la solitude et le repos que je fuis, mais c’est surtout moi-même et ma pensée qui, alors que parfois je la suis, m’emporte dans son vol.

Le vulgaire, qui m’est ennemi et odieux, voilà — qui l’eût jamais pensé ! — le refuge que je cherche, tellement j’ai peur de me retrouver seul.


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Sonnet 178

Il sait bien qu’il l’ennuie à la regarder sans cesse, mais il s’en excuse en rejetant la faute sur Amour.


Lasso, Amor mi trasporta ov'io non voglio,
et ben m'accorgo che 'l dever si varcha,
onde, a chi nel mio cor siede monarcha,
sono importuno assai piú ch'i' non soglio;

né mai saggio nocchier guardò da scoglio
nave di merci precïose carcha,
quant'io sempre la debile mia barcha
da le percosse del suo duro orgoglio.

Ma lagrimosa pioggia et fieri vènti
d'infiniti sospiri or l'ànno spinta,
ch'è nel mio mare horribil notte et verno,

ov'altrui noie, a sé doglie et tormenti
porta, et non altro, già da l'onde vinta,
disarmata di vele et di governo.


Hélas ! Amour m’emporte où je ne veux pas ; et je m’aperçois bien que je dépasse les limites du devoir ; c’est pourquoi, à celle qui siège en reine dans mon Cœur, je suis bien plus importun que d’habitude.

Et jamais sage nocher ne garantit de l’écueil un navire chargé de marchandises précieuses, aussi soigneusement que j’ai toujours cherché à garantir ma frêle barque des chocs de son dur orgueil.

Mais la pluie de larmes et les vents furieux de soupirs sans fin l’ont maintenant poussée, — car c’est la nuit et c’est l’hiver sur ma mer horrible —

Là, où elle porte des ennuis pour autrui et pour elle-même des douleurs et des tourments, et non autre chose, déjà vaincue qu’elle est par les ondes, et désarmée de ses voiles et de son gouvernail.


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Sonnet 179

Puisque Amour est cause de ses fautes, il le prie de faire que Laure le comprenne et les lui pardonne.


Amor, io fallo, et veggio il mio fallire,
ma fo sí com'uom ch'arde e 'l foco à 'n seno,
ché 'l duol pur cresce, et la ragion vèn meno
et è già quasi vinta dal martire.

Solea frenare il mio caldo desire,
per non turbare il bel viso sereno:
non posso piú; di man m'ài tolto il freno,
et l'alma desperando à preso ardire.

Però s'oltra suo stile ella s'aventa,
tu 'l fai, che sí l'accendi, et sí la sproni,
ch'ogni aspra via per sua salute tenta;

et piú 'l fanno i celesti et rari doni
ch'à in sé madonna: or fa' almen ch'ella il senta,
et le mie colpe a se stessa perdoni.


Amour, je suis en faute et je vois mon erreur ; mais je fais comme un homme qui brûle et qui a le feu dans son sein, car la douleur croît sans cesse, et la raison s’en va et est déjà quasi vaincue parle martyre.

J’étais accoutumé à refréner mon ardent désir, pour ne pas troubler le beau et serein visage ; je ne le puis plus ; tu m’as arraché le frein de la main, et mon âme, dans son désespoir, est devenue audacieuse.

Donc, si contre son habitude, elle s’aventure, c’est toi qui en est cause, car tu l’enflammes et tu l’éperonnes si bien que, pour son salut, elle affronte les voies les plus rudes.

Mais ce qui en est encore plus cause, ce sont les rares et célestes dons que possède en soi ma Dame. Or, fais qu’au moins elle le comprenne, et qu’elle pardonne et mes fautes et elle-même.


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Sonnet 180

Il est pris de jalousie en voyant quelqu’un embrasser Laure sur le front et sur les yeux.


Real natura, angelico intelletto,
chiara alma, pronta vista, occhio cerviero,
providentia veloce, alto pensero,
et veramente degno di quel petto:

sendo di donne un bel numero eletto
per adornar il dí festo et altero,
súbito scorse il buon giudicio intero
fra tanti, et sí bei, volti il piú perfetto.

L'altre maggior' di tempo o di fortuna
trarsi in disparte comandò con mano,
et caramente accolse a sé quell'una.

Li occhi et la fronte con sembiante humano
basciolle sí che rallegrò ciascuna:
me empié d'invidia l'atto dolce et strano.


Royale nature, angélique intelligence, âme pure, vue prompte, œil de lynx, discernement rapide, penser élevé et vraiment digne de cet esprit :

Un certain nombre de dames ayant été choisi pour orner ce glorieux jour de fête, le bon et entier jugement discerna aussitôt, parmi tant et de si beaux visages, le plus parfait de tous.

Il ordonna de la main, aux autres qui étaient supérieures par l’âge ou le rang, de s’écarter, et il fît un précieux accueil à celle-là seule.

Il lui baisa les yeux et le front d’un air si bienveillant, que chacune en fut dans l’allégresse ; moi, cet acte doux et étrange me remplit de jalousie.

 


Pétrarque

 

02 petrarque